Yemama
a 22 ans, elle est maman d’une fillette et d’un garçon. Elle habite Ijnawen, un
village situé à 175 km à l’Est de Nouakchott. Petite, elle avait fréquenté
l’école du village pendant 3 années très irrégulièrement. Aujourd’hui, elle
explique qu’elle peut suivre le journal télévisé en arabe mais avoue qu’elle ne
peut pas écrire un phrase correctement.
« J’ai
été à l’école à l’âge de 8 ans, lorsque j’ai appris un peu de coran pour faire
mes prières. Je me souviens que notre instituteur était souvent absent pendant
des semaines. Il venait de Nouakchott et sa famille était là-bas. Donc, il
voyageait souvent et du coup l’école était fermée. Il était notre seul
instituteur pour les 3 classes qui existaient» se souvient Yemama.
« Aujourd’hui,
dit-elle, l’école à 2 enseignants et 6 classes. Ils enseignent par groupes
de demi-journée : les petites classes les matinées et les classes moyennes
les après-midi. Mais je suis inquiète pour mes enfants : après la fin de
ce cycle primaire, je serai obligée de me séparer du garçon s’il doit continuer
sa scolarité au collège, mais pour ma fille cela ne sera pas possible. Je ne
peux pas l’envoyer et moi je ne peux pas aller en ville, ma mère est vieille et
a besoin de moi. »
Fatimetou,
vendeuse de couscous, habite dans le chantier d’une maison en construction à
Tevragh Zeina, un quartier chic de Nouakchott. Son mari travaille comme gardien
du chantier. Ses enfants (garçons de 15 ans, 13 ans et 9 ans) ne vont pas à
l’école et elle-même ne sait ni lire ni écrire.
« J’ai
grandi dans un campement au nord du pays et petite j’aidais dans les travaux
domestiques et la corvée de l’eau. Puis, je me suis mariée et j’ai suivi mon
mari en ville. Je n’ai pas envoyé mes enfants à l’école, parce que nous
déménageons souvent, à cause du travail de mon mari. Son patron l’envoie
surveiller ses chantiers dans différents endroits de la capitale et nous
changeons souvent de quartiers. En plus, le salaire mensuel de 30.000 UM
(environ 100 Euros) de mon mari ne suffit pas à nous nourrir et les enfants doivent
travailler pour nous aider. » Déclare
Fatimetou. « Ils enlèvent les ordures ménagères des domiciles sur leur
charrette. Ils font aussi les kawlabas (recycleurs) des poubelles. Parfois, ils
gagnent 2.000 UM (environ 5 euros) en une journée. »
« De
plus s’ils partaient à l’école, ils iront à l’école publique où ils passeront
la journée à traîner et à ne rien faire et deviendront des voyous et des
fainéants. Les enseignants sont souvent absents car ils préfèrent enseigner
dans les écoles privées, et nous nous n’avons pas l’argent nécessaire pour les
envoyer dans une vraie école.»
Les
cas de Yemama et de Fatimetou sont typiques des cas de trois femmes sur cinq en
Mauritanie, selon les données de l’institut des Statistiques de l’UNESCO (ISU).
« En
plus des difficultés d'accès à l'école et
l’indisponibilité des enfants sollicités pour le travail productif et
rémunérateur (comme la garde des petits animaux, l’agriculture ou la cueillette
chez les ruraux et les petits travaux chez les sédentaires), s’ajoutent
d’autres obstacles d’ordres culturels » selon l’anthropologue Mohamed Vall
Ould Bah.
«L'accès
à l'alphabétisation dans les sociétés traditionnelles est régi par des règles
fortement inégalitaires avec une quasi-exclusion des femmes» explique-t-il, « chez les
maures, par exemple, l'accès à la mahadhra (école traditionnelle) est
généralement limité à certaines couches sociales. D’autres couches (H'ratin
(anciens esclaves), aznaga (éleveurs nomades), m'allmin (forgerons), iggawen ou
griots) en sont pratiquement exclues et les couches guerrières (hassan)
fréquentent très peu les mahadhra. Les halpullar ont aussi des
schémas d'accès voisins : les torobbé (lettrés) sont les seuls à avoir
plein accès à l'alphabétisation.»
Béchir,
53 ans, est laveur de voitures devant le siège d’une société minière à
Nouakchott.
« Je
suis né dans un village au bord du fleuve et je n’ai pas fait l’école dans mon
enfance. Adulte, j’ai fréquenté une classe d’alphabétisation en 2002 dans le
quartier de Riad à Nouakchott, pendant quelques mois. J’ai à peine appris à
lire et à écrire que les classes ont été fermées par l’Etat. Mais cela n’a pas
été inutile, j’essaye de lire les étiquettes des produits à la boutique et je
peux calculer mes recettes journalières. Mais quand je vois tous ces jeunes
chômeurs qui ont fait de grandes études, venir tous les jours faire la queue
devant cette société, je me dis que leurs études ne leur ont pas servi à
grand-chose et je n’ai pas de regrets. Moi je nourris ma famille, eux pas. »
Le
Ministère des Affaires Economiques et du développement, dans ce son dernier rapport
national sur la mise en œuvre du plan d’action de la conférence internationale
sur la population et le développement publié en 2012, observe un taux
d’alphabétisation en 2008 de 73,3% en milieu urbain contre 50,3% en milieu
rural. Soit une baisse par rapport au taux de
75% enregistré en 2000 en milieu urbain et une amélioration en milieu
rural qui enregistrait 45% en 2000.
L’écart
du taux d’alphabétisation entre les sexes est toujours aussi remarquable avec
un taux d’alphabétisation beaucoup plus élevé chez les hommes comparés aux
femmes avec 70,3% contre 54,4% en 2008, ce qui donne un écart significatif de
15,9 points.
Une
situation expliquée dans le même rapport par la faiblesse des moyens attribués
au programme d’alphabétisation, par l’insuffisance des ressources humaines
qualifiées au niveau de la Direction chargée de l’alphabétisation et par
l’instabilité de l’ancrage institutionnel de cette dernière.
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