lundi 29 août 2016

Traduire pour construire


« Notre identité se construisit en 1584, lorsque

la bible fut traduite en Slovène par Jurij Dalmatin. »



Bienvenue à Ljubljana !

Abrutie par une longue nuit d’avion entre Nouakchott (Mauritanie) et Paris (France), suivie d’une attente stressante de 12h dans l’aéroport parisien en grève, j’avais du mal à garder  les yeux ouverts pour suivre les paysages qui défilaient à travers le hublot de l’avion qui entamait sa descente vers ma destination. Une destination qui m’est alors totalement inconnue, avec un nom illisible que j’ai appris à prononcer grâce à l’hôtesse de l’air : Lubiana – la capitale de la Slovénie.

Quand tout à coup, une vision grandiose me réveilla tout à fait… Je venais d’apercevoir la magnifique chaîne montagneuse des Alpes Dinariques qui caractérisent les Balkans : un massif de montagnes noires coiffées par des cimes toutes blanches, jalonnées de multiples lacs et rivières – à perte de vue. De quoi couper le souffle à la sahélienne que je suis.

Enroulée de la tête au pied dans les cinq mètres de tissu de ma melhafa (voile), j’avais l’habitude d’attirer l’attention des polices d’immigration, et donc je préparais en conséquence mon passeport et mes documents de séjour à ma descente d’avion. Grande fût ma surprise lorsque je me suis retrouvée hors de l’aéroport sans avoir rencontré aucun policier ni gendarme…. C’est bien la première fois que je vivais la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen.

Dehors, un jeune homme blond au visage barbu et accueillant, m’attendait avec une pancarte portant mon nom. Il venait de la municipalité de Piran et devait me conduire à Portoroz - le « Port des roses » perché sur la mer Adriatique - ma destination finale.

Tout au long des 120 km de notre parcours, je découvrais avec émerveillement les forêts d’hêtres et de sapins blancs qui recouvrent les massifs montagneux, les vastes landes tapissées de chatoyantes pelouses alpines à perte de vue. Envolée la fatigue, envolés le stress et l’angoisse, je respirais à plein poumon l’air vivifiant, je dévorais des yeux l’extraordinaire paysage vert. Lubiana méritait vraiment son titre de Capitale verte de l’Europe 2016.

Pourquoi la Slovénie ?

Je venais, si loin de chez moi, pour répondre à l’invitation de la Fondation Anna Lindh qui organise la première conférence Euro-méditarréenne sur « la Traduction pour le Dialogue ».

Fidèle à sa mission de construire des ponts entre les deux rives de la méditerranée et à ses actions qui contribuent à l’élaboration d’une stratégie interculturelle pour la région, la Fondation Anna Lindh a invité – les 23 et 24 juin 2016 à Portoroz - une centaine d’experts et d’acteurs culturels, d’une quarantaine de pays, impliqués dans la chaîne de traduction pour promouvoir le rôle de la traduction dans le dialogue des cultures.

Et le choix de la Slovénie pour abriter une telle conférence n’est pas le fruit du hasard.

Située en Europe Centrale, membre de l’Union pour la méditerrané et riche par sa diversité culturelle - fruit de ses nombreuses identités (Slovènes, Serbes, Croates, Bosniaques, Hongroises et Italiennes) - la République de Slovénie a toujours été soucieuse de la prospérité, de la stabilité et de la sécurité dans la Méditerranée.

La Municipalité de Piran, surnommée la Perle de la Méditerranée, jouit d’une solide réputation de respect des valeurs d’égalité, de tolérance et de respect qui font d’elle une destination privilégiée des visiteurs du monde entier.

En entrant dans Piran, j’ai été surprise de voir les signalisations routières écrites en deux langues : Slovène et Italien. Mon accompagnant m’expliqua cette singularité par l’existence d’une population locale, minoritaire, italienne. Et que par conséquent, la ville était officiellement bilingue.

Il me raconta aussi une autre particularité de la ville : Piran qui a une population à 100% blanche avait un maire noir ! Peter Bossman, surnommé l’OBAMA de Piran, est un homme politique slovène d’origine ghanéenne. Arrivé en 1977 à Lubiana pour suivre des études de médecine, il épouse une jeune Slovène et s’installe à Piran. Elu en 2010 maire de la ville, il devient le premier maire noir  d’une ville de l’ex-Yougoslavie.

Dans son discours de clôture de la conférence sur la Traduction, le ministre Slovène de la Culture, Antone Persak, justifia la tenue d’une telle conférence dans son pays par l’histoire : « Notre identité se construisit en 1584, lorsque la bible fut traduite en Slovène par Jurij Dalmatin. Un processus qui s’acheva avec notre accession à l’indépendance, il y a de cela 25 ans exactement.»

 Pourquoi la traduction ?

 « La traduction est la langue de la Méditerranée », déclare Mme Elisabeth Guigou, présidente de la Fondation Anna Lindh, lors de son discours d’ouverture de cette première conférence dédiée à la promotion de la traduction comme outil essentiel au service du dialogue interculturel. « Traduire aujourd’hui, c’est réconcilier demain. Traduire aujourd’hui, c’est donner les moyens à ceux qui on tout abandonné, les moyens éducatifs et culturels de préparer un futur. Traduire aujourd’hui est devenue une stratégie culturelle et politique nécessaire

Considérée comme instrument de transmission des savoirs et des idées, la traduction est l’une des solutions des plus durables pour faire face aux défis économiques, culturels, politiques et sociaux qui affectent les deux rives de la méditerranée. Des défis cristallisés dans l’extrémisme, le chômage des jeunes, les flux migratoires et la crise des réfugiés, selon les conférenciers réunis pour débattre et proposer une politique concrète et ambitieuse à la traduction des œuvres scientifiques et littéraires ainsi que de tous les formes d’expressions culturelles.

Les conférenciers ont essayé de répondre aux questions clés : - Pourquoi investir dans la traduction ? – Quels sont les besoins et les instruments de la traduction pour le dialogue ? – comment atteindre une nouvelle audience et faire participer les jeunes ?  avant de partager quelques initiatives de traduction comme outil le dialogue dans la région.

Quelques bonnes pratiques :

 « En Grèce, nous avons voulu apprendre aux enfants dans les écoles à faire la liaison entre leurs vies quotidiennes et la culture de l’autre. Et c’est ainsi que nous organisons des ateliers de traduction d’ouvrages de littérature dans les classes du cycle fondamental. » raconte la panéliste Mme Eleftheria Binikou, traductrice auprès de la municipalité de Rhodes, lors la session « La traduction comme médiation ».

« La première fois que nous avons organisé cet exercice dans une classe, j’ai été agréablement surprise de voir l’enthousiasme des enfants à jouer, avec une si grande imagination, des rôles d’interprétations dans une culture qui leur est totalement étrangère. » explique Mme Binikou.

« Ma plus belle expérience a été un atelier de traduction en littérature française : un ouvrage de l’écrivain Monika Jenova d’outre-mer. » nous dit la traductrice Grecque. « Nous avions choisi, exprès, un passage qui se passait à Madagascar avec des mots créoles, où les héros avaient comme amis le soleil, la forêt et les animaux. Un univers totalement différent de l’univers des petits citadins qui ne connaissaient que la ville et les jeux électroniques. Et vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance qui régnait dans la classe avec toute l’énergie que pouvaient dégager ces petits héros, en s’installant dans leurs rôles. Les interprétations qu’ils avaient imaginées de ces passages en créoles étaient tellement fantastiques que nous avons organisés un spectacle avec les meilleurs textes traduits. »

« Leur enthousiasme est pour nous une grande source de motivation pour continuer ce magnifique exercice qui a pour ambition de construire les citoyens de demain : des citoyens plus humains, moins égoïstes, capables de comprendre les autres, plus tolérants. Ceci est important pour nous en tant que Grecques mais aussi en tant qu’Européens, surtout aujourd’hui que nous recevons beaucoup d’immigrés à cause de la guerre de Syrie. » .

Pour Abelhamid El-Zoheiry, Président d’EMUNI (l’Université Euro-méditerranéenne) dont le siège est à Portoroz – il faudrait faire la distinction entre la traduction linguistique et la traduction culturelle : la première sert à l’accès aux savoirs et la seconde sert au transfert des cultures. En citant l’exemple de la crise Syrienne, il a expliqué qu’en traduisant leur culture et leurs productions culturelles, nous aiderons mieux leur intégration dans les sociétés qui les accueillent. Il cita aussi les programmes que développe EMUNI au sein du programme ERASMUS, notamment le master en business et communication interculturelle – et la traduction d’al Moqaddima (Prolégomènes) d’Ibn Khaldoun commandée par le gouvernement italien.

« En Palestine, nous associons les traducteurs dès le début de nos travaux : de l’écriture aux  répétitions. Sinon nos messages ne passent pas », explique à son tour Marina Barham, la directrice du Théâtre d’Al-Harah. « Traduire un contenu culturel est différent de la traduction littéraire et scientifique. En tant qu’acteurs de la chaîne de traduction, cette conférence nous permet de nous connaître et d’améliorer nos réseaux de travail – elle permet aussi de mieux définir nos besoins et nous espérons qu’elle permettra ainsi d’améliorer la qualité de l’échange culturel dans nos différents pays. »

L’Association Atlas organise depuis plus de 30 ans les assises de la traduction littéraire. Elle a aussi créé une résidence des traducteurs littéraires, dénommée le Collège International des Traducteurs Littéraires. Atlas organise aussi plusieurs ateliers de traduction ouverts aux jeunes lycéens en France, ce qui lui a valu, en 2015, le Label européen des Langues décerné par l’agence Erasmus+France.

Fidèle à une vieille tradition andalouse, la « Escuela de Traductores » de Tolède en Espagne, le challenge - après avoir dépensé plus de 11 millions d’euros dans la traduction de plus de 9.000 ouvrages publiés – est de créé une nouvelle génération de traducteurs en offrant des cycles de formation sur les deux rives de la méditerranée. 

L’Union Européenne - qui emploie aujourd’hui deux mille traducteurs - développe des outils grâce aux nouvelles technologies, pour assister la communauté des traducteurs pour mieux et plus de traduction.

Le Manifeste de la Slovénie.

Globalement satisfaits de l’ambiance et des résultats de cette première conférence – à peine altérée par les résultats du Brexit -  les participants se sont réunis une dernière fois pour faire le bilan, ce samedi 24 juin 2016.

Dans son discours de clôture, le Directeur Exécutif de la Fondation Anna Lindh, Hatem Attallah - après avoir remercié les panélistes et tous les intervenants pour leurs riches contributions – remercié les autorités Slovènes pour la qualité de l’accueil et de leur hospitalité dans le majestueux centre de congrès de Slovénie, le « Bernardin » - a décliné la feuille de route pour la traduction en Méditerranée et lancé le « Manifeste de la Slovénie pour la Traduction ».

Une feuille route qui regroupe les principales recommandations de la conférence – qui rappelle à la nécessité d’une meilleure compréhension réciproque dans la région par la traduction littéraire, des sciences sociales et de la culture – et qui s’engage à recenser et à soutenir les différentes initiatives existantes dans le domaine de la traduction - à créer un fonds de soutien pour les acteurs de la traduction – à créer une plateforme interactive pour tous les usagers de la traduction.

Le manifeste de la Slovénie pour la traduction, a fait l’objet d’une pétition en ligne, initiée par le Collectif de traducteurs, d'auteurs, de cinéastes et de metteurs en scène. La pétition a été signée en premier lieu par d’illustres personnalités dont : Adonis, Roger Assaf, Alaa Al-Aswany, Alessandro Barbero, Mohammed Berrada, Barbara Cassin, Georges Corm, Costa-Gavras, Jean Daniel, Gilles Gauthier, Nedim Gürcel, Jens Christian Grondahl, Sonallah Ibrahim, Richard Jacquemond, Drago Jancar, Khaled Al-Khamissi, Claudio Magris, Ahlem Mosteghanemi, Wajdi Mouawad, Françoise Nyssen, Erik Orsenna, Boris Pahor, Mazarine Pingeot, Danièle Robert, Fawzia Zouari.

La conférence sur la Traduction pour le Dialogue - qui entre dans le cadre du protocole d’accord signé entre la Fondation Anna Lindh et ses partenaires : le Ministère des Affaires Etrangères de la République de Slovénie et l’Université euro-méditerranéenne (EMUNI) – a bénéficié du soutien de l’UNESCO, du Parlement Européen, de la Ministre de la Culture et de la Communication de France et de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Maïmouna Saleck

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