Aminetou, Mekfoula, Mey, trois femmes, trois générations
différentes. Elles mènent le même combat : la liberté d’expression, le
droit de vivre libre, l’égalité, l’émancipation. Elles ont reçues, toutes les
trois, les mêmes menaces, les mêmes insultes, les mêmes brimades et subissent
les mêmes pressions familiales, sociales. Mais, elles résistent …
De la politique aux droits humains :
Minetou Mint Ely, devenue Aminetou mint Mokhtar en achetant
un faux passeport pour fuir la Mauritanie des années de braise (1989-1990[i] ), paie depuis son
adolescence le prix fort pour sa rébellion contre les systèmes politiques et
tribaux en Mauritanie.
« Oui, je dérange
depuis toujours, car j’ai osé dire non à ma famille, d’abord, puis au système. »
explique Aminetou. «Mes parents possédaient des esclaves et j’étais contre
cela, ils m’ont donné en mariage à un ami de mon père alors que j’avais à peine
13, je me suis rebellée. Puis, je suis rentrée en politique, dans le mouvement
des kadihines[ii],
pour faire la prison et subir la torture. »
Quarante ans plus tard, Aminetou est la présidente d’une ONG
de défense des droits de la femme. Elle défend les femmes victimes de toutes
les formes de violences, d’esclavage, mais aussi les hommes victimes
d’injustice, même ceux qui veulent sa tête.
«J’ai fait l’objet
d’une fatwa religieuse d’un fanatique qui a demandé aux bons croyants de me
couper la tête après m’avoir crevé les yeux, car j’étais une mécréante. Et
pourtant, lorsque les amis salafistes de mon bourreau, ont été victimes d’abus de
la part de la police et de vices de procédures, j’ai dénoncé, j’ai demandé
justice pour eux » affirme cette militante, candidate au prix Nobel de
la paix 2015.
« Mais demander un procès juste et équitable
pour un jeune homme accusé d’apostasie et condamné à mort après son repentir,
était suffisant, pour ce soi-disant mufti[iii],
pour m’envoyer à la potence. » conclut Aminetou avec amertume.
Mais Aminetou Mint Mokhtar n’est pas la seule à figurer sur
cette liste noire des femmes à éliminer ; Makfoula Mint Brahim, une
biologiste, militante pour la liberté d’expression des femmes, aussi.
Pour la liberté d’expression :
Makfoula raconte : « J’ai osé interpeller les religieux, j’ai osé les contredire, j’ai osé donner
ma vision de l’islam. Et cela est tout simplement blasphématoire dans notre
société, une société qui ne donne pas la parole à la femme, qui ne lui donne
même pas une chaise dans l’espace public. »
Elle se souvient : «La
goutte - qui va faire déborder mon vase trop plein de toute cette injustice
vécue ou entendue - a été le jour où j’ai décidé de vivre seule
avec mon fils de 10 ans, après mon 3ème divorce. J’avais ma maison,
mon travail, ma voiture et je voulais vivre ma vie, comme je l’entendais ».
Mais sa
famille qui voulait qu’elle regagne le domicile familial, comme le veut la
tradition, a essayé de l’empêcher.
« Dans notre
société, la famille décide tout pour la femme : ses études, ses voyages,
ses loisirs, ses fréquentations. Le seul droit qu’elle a, c’est le choix du
menu de la cuisine… » explique
Makfoula .
« On nous donne
l’impression d’être reines, or nous sommes esclaves ! Nous devons nous
taire : taire nos souffrances, si nous sommes maltraitées - taire notre tristesse, si nous sommes malheureuses
- taire nos besoins, nos désirs. Et la religion est l’outil le plus utilisé
après les us et coutumes pour nous brimer, nous asservir, nous avilir. Alors,
j’ai décidé de me battre pour moi, et pour les femmes de mon pays.»
Suivie par plus de 11.000 lecteurs, la page facebook de
Makfoula enflamme très souvent les
débats sur les réseaux sociaux, mais aussi les débats des salons de Nouakchott.
Icône malgré elle :
Quant à Mey Moustapha, elle est devenue une icône des jeunes
de sa génération, un peu malgré elle.
« Je reçois des
insultes quotidiennes et des menaces parce que j’ai écrit sur ma page facebook
que je suis pour la laïcité, qu’elle seule peut garantir la liberté pour tous.
Les gens confondent facilement la laïcité avec l’athéisme. Je n’ai jamais
provoqué personne, mais le choix de mon métier de cinéaste est lui-même
considéré comme une provocation par notre société qui est conservatrice »
déclare Mey Moustapha.
Cette jeune fille d’une vingtaine d’année a choisi
d’apprendre les métiers de la photo et du cinéma dès l’âge de 13 ans. Et depuis
quatre années, elle réalise des courts métrages, dont son dernier « Ishtar
et Isis », un film qui dénonce les pressions psychologiques sur les
femmes.
« Mon dernier film
a été primé au festival Karam de Gaza et d’Amterdam, mais ici il a été mal
interprété » explique la jeune cinéaste. « Certains même l’ont traité
de film pornographique. »
Elle poursuit : « Lorsque
j’ai fait un appel de casting pour mon prochain film, j’ai reçu 25 filles pour
le rôle principal. Elles me confient qu’elles aimeraient tellement travailler
dans mon film, mais qu’elles n’osent pas à cause de leur famille. C’est
tellement mal vu pour un garçon déjà de faire du cinéma, à plus forte raison
une fille. Et ceci me fait très mal. »
Finalement, la jeune fille ne demande pas grand-chose, selon
ses propos, juste le droit de faire le métier qu’elle a aimé et choisi et de
vivre libre dans un pays qui lui garantit ses droits.
L’avocat des « diables » :
Chevie Baba est un jeune cinéaste, engagé pour l’émancipation
des femmes. Il est en train de finaliser son premier film documentaire, « Exception : Trois femmes, trois
générations, un seul rêve ».
Il explique ses motifs et objectifs : « j’ai entendu parler de Aminetou Mint
Mokhtar dans les quartiers périphériques de Nouakchott, comme étant un suppôt
de satan. Cela a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je l’ai connu. J’ai
découvert une femme courageuse, engagée, productive comme les femmes qui ont
peuplé mon enfance. Comme Mekfoula et Mey que j’ai connu à travers leurs
publications sur les réseaux sociaux.»
« Avant »
dit-il « les femmes mauritaniennes
étaient plus ouvertes, plus courageuses, bien dans leur peau. Aujourd’hui, je
les trouve tristes, coincées, effacées et cela m’attriste. J’ai donc voulu, à
travers mon documentaire, montrer les femmes qui peuplent mon rêve pour mon
pays, et aussi j’ai voulu montrer qu’elles sont normales, qu’elles n’ont rien
de diabolique. »
Trois femmes, quatre
générations de femmes mauritaniennes :
Selon A.M. sociologue, la Mauritanie a connu quatre
générations de femmes :
« - La première,
est la génération de l'indépendance (1960) qui entame une marche calme et
silencieuse vers l'émancipation par l’accès à l'école, l’accès au travail, la responsabilité
politique ;
- La seconde,
représentée ici par Aminetou, est la génération des grandes sécheresses (années
70) qui, sur fond d'éclatement des structures socio-économiques
traditionnelles, construit, au carrefour des grands courants révolutionnaires
de l'époque (révolution culturelle maoïste, mai 68, guévarisme,...), une
vision de l'émancipation (de toutes et de tous) essentiellement basée sur
l'action politique.
- La troisième,
représentée par Mekfoula, est la rencontre d'un tempérament personnel
fondamentalement libre et provocateur avec une vision du monde construite sur
l'engagement civil tous azimuts porté par le phénoménal développement des
organisations de la société civile.
- la quatrième,
représentée par la jeune réalisatrice, semble vivre un conflit de générations
où elle revendique une liberté abstraite.
Les quatre trajectoires
peinent à représenter les femmes mauritaniennes, parce qu’elles sont plurielles,
telles qu'elles luttent, même en les subissant, au quotidien contre des
formes de dépendance souvent très subtiles car enrobées dans des
pratiques d'adulation aliénantes.» Fin de citation.
[i]
Voir conflit mauritano-sénégalais sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Conflit_s%C3%A9n%C3%A9galo-mauritanien
[ii]
Les kadihines est un mouvement contestataire, né en milieu estudiantin dans les
années 60 an Mauritanie.
[iii]
Un mufti, moufti ou muphti (مفتي) est un religieux musulman sunnite qui
est un interprète de la loi musulmane ;
il a l'autorité d'émettre des avis juridiques, appelés fatwas.
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