lundi 29 août 2016

Traduire pour construire


« Notre identité se construisit en 1584, lorsque

la bible fut traduite en Slovène par Jurij Dalmatin. »



Bienvenue à Ljubljana !

Abrutie par une longue nuit d’avion entre Nouakchott (Mauritanie) et Paris (France), suivie d’une attente stressante de 12h dans l’aéroport parisien en grève, j’avais du mal à garder  les yeux ouverts pour suivre les paysages qui défilaient à travers le hublot de l’avion qui entamait sa descente vers ma destination. Une destination qui m’est alors totalement inconnue, avec un nom illisible que j’ai appris à prononcer grâce à l’hôtesse de l’air : Lubiana – la capitale de la Slovénie.

Quand tout à coup, une vision grandiose me réveilla tout à fait… Je venais d’apercevoir la magnifique chaîne montagneuse des Alpes Dinariques qui caractérisent les Balkans : un massif de montagnes noires coiffées par des cimes toutes blanches, jalonnées de multiples lacs et rivières – à perte de vue. De quoi couper le souffle à la sahélienne que je suis.

Enroulée de la tête au pied dans les cinq mètres de tissu de ma melhafa (voile), j’avais l’habitude d’attirer l’attention des polices d’immigration, et donc je préparais en conséquence mon passeport et mes documents de séjour à ma descente d’avion. Grande fût ma surprise lorsque je me suis retrouvée hors de l’aéroport sans avoir rencontré aucun policier ni gendarme…. C’est bien la première fois que je vivais la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen.

Dehors, un jeune homme blond au visage barbu et accueillant, m’attendait avec une pancarte portant mon nom. Il venait de la municipalité de Piran et devait me conduire à Portoroz - le « Port des roses » perché sur la mer Adriatique - ma destination finale.

Tout au long des 120 km de notre parcours, je découvrais avec émerveillement les forêts d’hêtres et de sapins blancs qui recouvrent les massifs montagneux, les vastes landes tapissées de chatoyantes pelouses alpines à perte de vue. Envolée la fatigue, envolés le stress et l’angoisse, je respirais à plein poumon l’air vivifiant, je dévorais des yeux l’extraordinaire paysage vert. Lubiana méritait vraiment son titre de Capitale verte de l’Europe 2016.

Pourquoi la Slovénie ?

Je venais, si loin de chez moi, pour répondre à l’invitation de la Fondation Anna Lindh qui organise la première conférence Euro-méditarréenne sur « la Traduction pour le Dialogue ».

Fidèle à sa mission de construire des ponts entre les deux rives de la méditerranée et à ses actions qui contribuent à l’élaboration d’une stratégie interculturelle pour la région, la Fondation Anna Lindh a invité – les 23 et 24 juin 2016 à Portoroz - une centaine d’experts et d’acteurs culturels, d’une quarantaine de pays, impliqués dans la chaîne de traduction pour promouvoir le rôle de la traduction dans le dialogue des cultures.

Et le choix de la Slovénie pour abriter une telle conférence n’est pas le fruit du hasard.

Située en Europe Centrale, membre de l’Union pour la méditerrané et riche par sa diversité culturelle - fruit de ses nombreuses identités (Slovènes, Serbes, Croates, Bosniaques, Hongroises et Italiennes) - la République de Slovénie a toujours été soucieuse de la prospérité, de la stabilité et de la sécurité dans la Méditerranée.

La Municipalité de Piran, surnommée la Perle de la Méditerranée, jouit d’une solide réputation de respect des valeurs d’égalité, de tolérance et de respect qui font d’elle une destination privilégiée des visiteurs du monde entier.

En entrant dans Piran, j’ai été surprise de voir les signalisations routières écrites en deux langues : Slovène et Italien. Mon accompagnant m’expliqua cette singularité par l’existence d’une population locale, minoritaire, italienne. Et que par conséquent, la ville était officiellement bilingue.

Il me raconta aussi une autre particularité de la ville : Piran qui a une population à 100% blanche avait un maire noir ! Peter Bossman, surnommé l’OBAMA de Piran, est un homme politique slovène d’origine ghanéenne. Arrivé en 1977 à Lubiana pour suivre des études de médecine, il épouse une jeune Slovène et s’installe à Piran. Elu en 2010 maire de la ville, il devient le premier maire noir  d’une ville de l’ex-Yougoslavie.

Dans son discours de clôture de la conférence sur la Traduction, le ministre Slovène de la Culture, Antone Persak, justifia la tenue d’une telle conférence dans son pays par l’histoire : « Notre identité se construisit en 1584, lorsque la bible fut traduite en Slovène par Jurij Dalmatin. Un processus qui s’acheva avec notre accession à l’indépendance, il y a de cela 25 ans exactement.»

 Pourquoi la traduction ?

 « La traduction est la langue de la Méditerranée », déclare Mme Elisabeth Guigou, présidente de la Fondation Anna Lindh, lors de son discours d’ouverture de cette première conférence dédiée à la promotion de la traduction comme outil essentiel au service du dialogue interculturel. « Traduire aujourd’hui, c’est réconcilier demain. Traduire aujourd’hui, c’est donner les moyens à ceux qui on tout abandonné, les moyens éducatifs et culturels de préparer un futur. Traduire aujourd’hui est devenue une stratégie culturelle et politique nécessaire

Considérée comme instrument de transmission des savoirs et des idées, la traduction est l’une des solutions des plus durables pour faire face aux défis économiques, culturels, politiques et sociaux qui affectent les deux rives de la méditerranée. Des défis cristallisés dans l’extrémisme, le chômage des jeunes, les flux migratoires et la crise des réfugiés, selon les conférenciers réunis pour débattre et proposer une politique concrète et ambitieuse à la traduction des œuvres scientifiques et littéraires ainsi que de tous les formes d’expressions culturelles.

Les conférenciers ont essayé de répondre aux questions clés : - Pourquoi investir dans la traduction ? – Quels sont les besoins et les instruments de la traduction pour le dialogue ? – comment atteindre une nouvelle audience et faire participer les jeunes ?  avant de partager quelques initiatives de traduction comme outil le dialogue dans la région.

Quelques bonnes pratiques :

 « En Grèce, nous avons voulu apprendre aux enfants dans les écoles à faire la liaison entre leurs vies quotidiennes et la culture de l’autre. Et c’est ainsi que nous organisons des ateliers de traduction d’ouvrages de littérature dans les classes du cycle fondamental. » raconte la panéliste Mme Eleftheria Binikou, traductrice auprès de la municipalité de Rhodes, lors la session « La traduction comme médiation ».

« La première fois que nous avons organisé cet exercice dans une classe, j’ai été agréablement surprise de voir l’enthousiasme des enfants à jouer, avec une si grande imagination, des rôles d’interprétations dans une culture qui leur est totalement étrangère. » explique Mme Binikou.

« Ma plus belle expérience a été un atelier de traduction en littérature française : un ouvrage de l’écrivain Monika Jenova d’outre-mer. » nous dit la traductrice Grecque. « Nous avions choisi, exprès, un passage qui se passait à Madagascar avec des mots créoles, où les héros avaient comme amis le soleil, la forêt et les animaux. Un univers totalement différent de l’univers des petits citadins qui ne connaissaient que la ville et les jeux électroniques. Et vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance qui régnait dans la classe avec toute l’énergie que pouvaient dégager ces petits héros, en s’installant dans leurs rôles. Les interprétations qu’ils avaient imaginées de ces passages en créoles étaient tellement fantastiques que nous avons organisés un spectacle avec les meilleurs textes traduits. »

« Leur enthousiasme est pour nous une grande source de motivation pour continuer ce magnifique exercice qui a pour ambition de construire les citoyens de demain : des citoyens plus humains, moins égoïstes, capables de comprendre les autres, plus tolérants. Ceci est important pour nous en tant que Grecques mais aussi en tant qu’Européens, surtout aujourd’hui que nous recevons beaucoup d’immigrés à cause de la guerre de Syrie. » .

Pour Abelhamid El-Zoheiry, Président d’EMUNI (l’Université Euro-méditerranéenne) dont le siège est à Portoroz – il faudrait faire la distinction entre la traduction linguistique et la traduction culturelle : la première sert à l’accès aux savoirs et la seconde sert au transfert des cultures. En citant l’exemple de la crise Syrienne, il a expliqué qu’en traduisant leur culture et leurs productions culturelles, nous aiderons mieux leur intégration dans les sociétés qui les accueillent. Il cita aussi les programmes que développe EMUNI au sein du programme ERASMUS, notamment le master en business et communication interculturelle – et la traduction d’al Moqaddima (Prolégomènes) d’Ibn Khaldoun commandée par le gouvernement italien.

« En Palestine, nous associons les traducteurs dès le début de nos travaux : de l’écriture aux  répétitions. Sinon nos messages ne passent pas », explique à son tour Marina Barham, la directrice du Théâtre d’Al-Harah. « Traduire un contenu culturel est différent de la traduction littéraire et scientifique. En tant qu’acteurs de la chaîne de traduction, cette conférence nous permet de nous connaître et d’améliorer nos réseaux de travail – elle permet aussi de mieux définir nos besoins et nous espérons qu’elle permettra ainsi d’améliorer la qualité de l’échange culturel dans nos différents pays. »

L’Association Atlas organise depuis plus de 30 ans les assises de la traduction littéraire. Elle a aussi créé une résidence des traducteurs littéraires, dénommée le Collège International des Traducteurs Littéraires. Atlas organise aussi plusieurs ateliers de traduction ouverts aux jeunes lycéens en France, ce qui lui a valu, en 2015, le Label européen des Langues décerné par l’agence Erasmus+France.

Fidèle à une vieille tradition andalouse, la « Escuela de Traductores » de Tolède en Espagne, le challenge - après avoir dépensé plus de 11 millions d’euros dans la traduction de plus de 9.000 ouvrages publiés – est de créé une nouvelle génération de traducteurs en offrant des cycles de formation sur les deux rives de la méditerranée. 

L’Union Européenne - qui emploie aujourd’hui deux mille traducteurs - développe des outils grâce aux nouvelles technologies, pour assister la communauté des traducteurs pour mieux et plus de traduction.

Le Manifeste de la Slovénie.

Globalement satisfaits de l’ambiance et des résultats de cette première conférence – à peine altérée par les résultats du Brexit -  les participants se sont réunis une dernière fois pour faire le bilan, ce samedi 24 juin 2016.

Dans son discours de clôture, le Directeur Exécutif de la Fondation Anna Lindh, Hatem Attallah - après avoir remercié les panélistes et tous les intervenants pour leurs riches contributions – remercié les autorités Slovènes pour la qualité de l’accueil et de leur hospitalité dans le majestueux centre de congrès de Slovénie, le « Bernardin » - a décliné la feuille de route pour la traduction en Méditerranée et lancé le « Manifeste de la Slovénie pour la Traduction ».

Une feuille route qui regroupe les principales recommandations de la conférence – qui rappelle à la nécessité d’une meilleure compréhension réciproque dans la région par la traduction littéraire, des sciences sociales et de la culture – et qui s’engage à recenser et à soutenir les différentes initiatives existantes dans le domaine de la traduction - à créer un fonds de soutien pour les acteurs de la traduction – à créer une plateforme interactive pour tous les usagers de la traduction.

Le manifeste de la Slovénie pour la traduction, a fait l’objet d’une pétition en ligne, initiée par le Collectif de traducteurs, d'auteurs, de cinéastes et de metteurs en scène. La pétition a été signée en premier lieu par d’illustres personnalités dont : Adonis, Roger Assaf, Alaa Al-Aswany, Alessandro Barbero, Mohammed Berrada, Barbara Cassin, Georges Corm, Costa-Gavras, Jean Daniel, Gilles Gauthier, Nedim Gürcel, Jens Christian Grondahl, Sonallah Ibrahim, Richard Jacquemond, Drago Jancar, Khaled Al-Khamissi, Claudio Magris, Ahlem Mosteghanemi, Wajdi Mouawad, Françoise Nyssen, Erik Orsenna, Boris Pahor, Mazarine Pingeot, Danièle Robert, Fawzia Zouari.

La conférence sur la Traduction pour le Dialogue - qui entre dans le cadre du protocole d’accord signé entre la Fondation Anna Lindh et ses partenaires : le Ministère des Affaires Etrangères de la République de Slovénie et l’Université euro-méditerranéenne (EMUNI) – a bénéficié du soutien de l’UNESCO, du Parlement Européen, de la Ministre de la Culture et de la Communication de France et de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Maïmouna Saleck

Portraits : Ces militantes qui dérangent en Mauritanie.


Aminetou, Mekfoula, Mey, trois femmes, trois générations différentes. Elles mènent le même combat : la liberté d’expression, le droit de vivre libre, l’égalité, l’émancipation. Elles ont reçues, toutes les trois, les mêmes menaces, les mêmes insultes, les mêmes brimades et subissent les mêmes pressions familiales, sociales. Mais, elles résistent …

De la politique aux droits humains :

Minetou Mint Ely, devenue Aminetou mint Mokhtar en achetant un faux passeport pour fuir la Mauritanie des années de braise (1989-1990[i] ), paie depuis son adolescence le prix fort pour sa rébellion contre les systèmes politiques et tribaux en Mauritanie.

« Oui, je dérange depuis toujours, car j’ai osé dire non à ma famille, d’abord, puis au système. » explique Aminetou. «Mes parents possédaient des esclaves et j’étais contre cela, ils m’ont donné en mariage à un ami de mon père alors que j’avais à peine 13, je me suis rebellée. Puis, je suis rentrée en politique, dans le mouvement des kadihines[ii], pour faire la prison et subir la torture. »

Quarante ans plus tard, Aminetou est la présidente d’une ONG de défense des droits de la femme. Elle défend les femmes victimes de toutes les formes de violences, d’esclavage, mais aussi les hommes victimes d’injustice, même ceux qui veulent sa tête.

«J’ai fait l’objet d’une fatwa religieuse d’un fanatique qui a demandé aux bons croyants de me couper la tête après m’avoir crevé les yeux, car j’étais une mécréante. Et pourtant, lorsque les amis salafistes de mon bourreau, ont été victimes d’abus de la part de la police et de vices de procédures, j’ai dénoncé, j’ai demandé justice pour eux » affirme cette militante, candidate au prix Nobel de la paix 2015.

 « Mais demander un procès juste et équitable pour un jeune homme accusé d’apostasie et condamné à mort après son repentir, était suffisant, pour ce soi-disant mufti[iii], pour m’envoyer à la potence. » conclut Aminetou avec amertume.

Mais Aminetou Mint Mokhtar n’est pas la seule à figurer sur cette liste noire des femmes à éliminer ; Makfoula Mint Brahim, une biologiste, militante pour la liberté d’expression des femmes, aussi.

Pour la liberté d’expression :

Makfoula raconte : « J’ai osé interpeller les religieux, j’ai osé les contredire, j’ai osé donner ma vision de l’islam. Et cela est tout simplement blasphématoire dans notre société, une société qui ne donne pas la parole à la femme, qui ne lui donne même pas une chaise dans l’espace public. »

Elle se souvient : «La goutte - qui va faire déborder mon vase trop plein de toute cette injustice vécue  ou entendue -  a été le jour où j’ai décidé de vivre seule avec mon fils de 10 ans, après mon 3ème divorce. J’avais ma maison, mon travail, ma voiture et je voulais vivre ma vie, comme je l’entendais ».

Mais sa famille qui voulait qu’elle regagne le domicile familial, comme le veut la tradition, a essayé de l’empêcher.

« Dans notre société, la famille décide tout pour la femme : ses études, ses voyages, ses loisirs, ses fréquentations. Le seul droit qu’elle a, c’est le choix du menu de la cuisine… »  explique Makfoula .

« On nous donne l’impression d’être reines, or nous sommes esclaves ! Nous devons nous taire : taire nos souffrances, si nous sommes maltraitées -  taire notre tristesse, si nous sommes malheureuses - taire nos besoins, nos désirs. Et la religion est l’outil le plus utilisé après les us et coutumes pour nous brimer, nous asservir, nous avilir. Alors, j’ai décidé de me battre pour moi, et pour les femmes de mon pays   

Suivie par plus de 11.000 lecteurs, la page facebook de Makfoula  enflamme très souvent les débats sur les réseaux sociaux, mais aussi les débats des salons de Nouakchott.

Icône malgré elle :

Quant à Mey Moustapha, elle est devenue une icône des jeunes de sa génération, un peu malgré elle.

« Je reçois des insultes quotidiennes et des menaces parce que j’ai écrit sur ma page facebook que je suis pour la laïcité, qu’elle seule peut garantir la liberté pour tous. Les gens confondent facilement la laïcité avec l’athéisme. Je n’ai jamais provoqué personne, mais le choix de mon métier de cinéaste est lui-même considéré comme une provocation par notre société qui est conservatrice » déclare Mey Moustapha.

Cette jeune fille d’une vingtaine d’année a choisi d’apprendre les métiers de la photo et du cinéma dès l’âge de 13 ans. Et depuis quatre années, elle réalise des courts métrages, dont son dernier « Ishtar et Isis », un film qui dénonce les pressions psychologiques sur les femmes.

« Mon dernier film a été primé au festival Karam de Gaza et d’Amterdam, mais ici il a été mal interprété » explique la jeune cinéaste. « Certains même l’ont traité de film pornographique. »

Elle poursuit : « Lorsque j’ai fait un appel de casting pour mon prochain film, j’ai reçu 25 filles pour le rôle principal. Elles me confient qu’elles aimeraient tellement travailler dans mon film, mais qu’elles n’osent pas à cause de leur famille. C’est tellement mal vu pour un garçon déjà de faire du cinéma, à plus forte raison une fille. Et ceci me fait très mal. »

Finalement, la jeune fille ne demande pas grand-chose, selon ses propos, juste le droit de faire le métier qu’elle a aimé et choisi et de vivre libre dans un pays qui lui garantit ses droits.

L’avocat des « diables » :

Chevie Baba est un jeune cinéaste, engagé pour l’émancipation des femmes. Il est en train de finaliser son premier film documentaire, « Exception : Trois femmes, trois générations, un seul rêve ».

Il explique ses motifs et objectifs : « j’ai entendu parler de Aminetou Mint Mokhtar dans les quartiers périphériques de Nouakchott, comme étant un suppôt de satan. Cela a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je l’ai connu. J’ai découvert une femme courageuse, engagée, productive comme les femmes qui ont peuplé mon enfance. Comme Mekfoula et Mey que j’ai connu à travers leurs publications sur les réseaux sociaux.»

« Avant » dit-il « les femmes mauritaniennes étaient plus ouvertes, plus courageuses, bien dans leur peau. Aujourd’hui, je les trouve tristes, coincées, effacées et cela m’attriste. J’ai donc voulu, à travers mon documentaire, montrer les femmes qui peuplent mon rêve pour mon pays, et aussi j’ai voulu montrer qu’elles sont normales, qu’elles n’ont rien de diabolique. »

Trois femmes, quatre générations de femmes mauritaniennes :

Selon A.M. sociologue, la Mauritanie a connu quatre générations de femmes :

« -  La première, est la génération de l'indépendance (1960) qui entame une marche calme et silencieuse vers l'émancipation par l’accès à l'école, l’accès au travail, la responsabilité politique ;

- La seconde, représentée ici par Aminetou, est la génération des grandes sécheresses (années 70) qui, sur fond d'éclatement des structures socio-économiques traditionnelles, construit, au carrefour des grands courants révolutionnaires de l'époque (révolution culturelle maoïste, mai 68,  guévarisme,...), une vision de l'émancipation (de toutes et de tous) essentiellement basée sur l'action politique. 

- La troisième, représentée par Mekfoula, est la rencontre d'un tempérament personnel fondamentalement libre et provocateur avec une vision du monde construite sur l'engagement civil tous azimuts porté par le phénoménal développement des organisations de la société civile.

- la quatrième, représentée par la jeune réalisatrice, semble vivre un conflit de générations où elle revendique une liberté abstraite.

Les quatre trajectoires peinent à représenter les femmes mauritaniennes, parce qu’elles sont plurielles, telles qu'elles luttent, même en les subissant, au quotidien contre des  formes de dépendance souvent très subtiles car enrobées dans des pratiques d'adulation aliénantes.»  Fin de citation.  























[i] Voir conflit mauritano-sénégalais sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Conflit_s%C3%A9n%C3%A9galo-mauritanien
[ii] Les kadihines est un mouvement contestataire, né en milieu estudiantin dans les années 60 an Mauritanie.

[iii] Un muftimoufti ou muphti (مفتي) est un religieux musulman sunnite qui est un interprète de la loi musulmane ; il a l'autorité d'émettre des avis juridiques, appelés fatwas.

Les obstacles à l’alphabétisation en Mauritanie


Yemama a 22 ans, elle est maman d’une fillette et d’un garçon. Elle habite Ijnawen, un village situé à 175 km à l’Est de Nouakchott. Petite, elle avait fréquenté l’école du village pendant 3 années très irrégulièrement. Aujourd’hui, elle explique qu’elle peut suivre le journal télévisé en arabe mais avoue qu’elle ne peut pas écrire un phrase correctement.

« J’ai été à l’école à l’âge de 8 ans, lorsque j’ai appris un peu de coran pour faire mes prières. Je me souviens que notre instituteur était souvent absent pendant des semaines. Il venait de Nouakchott et sa famille était là-bas. Donc, il voyageait souvent et du coup l’école était fermée. Il était notre seul instituteur pour les 3 classes qui existaient» se souvient Yemama.

« Aujourd’hui, dit-elle, l’école à 2 enseignants et 6 classes. Ils enseignent par groupes de demi-journée : les petites classes les matinées et les classes moyennes les après-midi. Mais je suis inquiète pour mes enfants : après la fin de ce cycle primaire, je serai obligée de me séparer du garçon s’il doit continuer sa scolarité au collège, mais pour ma fille cela ne sera pas possible. Je ne peux pas l’envoyer et moi je ne peux pas aller en ville, ma mère est vieille et a besoin de moi. »

Fatimetou, vendeuse de couscous, habite dans le chantier d’une maison en construction à Tevragh Zeina, un quartier chic de Nouakchott. Son mari travaille comme gardien du chantier. Ses enfants (garçons de 15 ans, 13 ans et 9 ans) ne vont pas à l’école et elle-même ne sait ni lire ni écrire.

« J’ai grandi dans un campement au nord du pays et petite j’aidais dans les travaux domestiques et la corvée de l’eau. Puis, je me suis mariée et j’ai suivi mon mari en ville.  Je n’ai pas envoyé mes enfants à l’école, parce que nous déménageons souvent, à cause du travail de mon mari. Son patron l’envoie surveiller ses chantiers dans différents endroits de la capitale et nous changeons souvent de quartiers. En plus, le salaire mensuel de 30.000 UM (environ 100 Euros) de mon mari ne suffit pas à nous nourrir et les enfants doivent travailler pour nous aider. » Déclare Fatimetou. « Ils enlèvent les ordures ménagères des domiciles sur leur charrette. Ils font aussi les kawlabas (recycleurs) des poubelles. Parfois, ils gagnent 2.000 UM (environ 5 euros) en une journée. » 

« De plus s’ils partaient à l’école, ils iront à l’école publique où ils passeront la journée à traîner et à ne rien faire et deviendront des voyous et des fainéants. Les enseignants sont souvent absents car ils préfèrent enseigner dans les écoles privées, et nous nous n’avons pas l’argent nécessaire pour les envoyer dans une vraie école.»

Les cas de Yemama et de Fatimetou sont typiques des cas de trois femmes sur cinq en Mauritanie, selon les données de l’institut des Statistiques de l’UNESCO (ISU).

« En plus des difficultés d'accès à l'école et l’indisponibilité des enfants sollicités pour le travail productif et rémunérateur (comme la garde des petits animaux, l’agriculture ou la cueillette chez les ruraux et les petits travaux chez les sédentaires), s’ajoutent d’autres obstacles d’ordres culturels » selon l’anthropologue Mohamed Vall Ould Bah.

«L'accès à l'alphabétisation dans les sociétés traditionnelles est régi par des règles fortement inégalitaires avec une quasi-exclusion des femmes» explique-t-il, « chez les maures, par exemple, l'accès à la mahadhra (école traditionnelle) est généralement limité à certaines couches sociales. D’autres couches (H'ratin (anciens esclaves), aznaga (éleveurs nomades), m'allmin (forgerons), iggawen ou griots) en sont pratiquement exclues et les couches guerrières (hassan) fréquentent très peu les mahadhra. Les halpullar ont aussi des  schémas d'accès voisins : les torobbé (lettrés) sont les seuls à avoir plein accès à l'alphabétisation.»



Béchir, 53 ans, est laveur de voitures devant le siège d’une société minière à Nouakchott.

« Je suis né dans un village au bord du fleuve et je n’ai pas fait l’école dans mon enfance. Adulte, j’ai fréquenté une classe d’alphabétisation en 2002 dans le quartier de Riad à Nouakchott, pendant quelques mois. J’ai à peine appris à lire et à écrire que les classes ont été fermées par l’Etat. Mais cela n’a pas été inutile, j’essaye de lire les étiquettes des produits à la boutique et je peux calculer mes recettes journalières. Mais quand je vois tous ces jeunes chômeurs qui ont fait de grandes études, venir tous les jours faire la queue devant cette société, je me dis que leurs études ne leur ont pas servi à grand-chose et je n’ai pas de regrets. Moi je nourris ma famille, eux pas. »

Le Ministère des Affaires Economiques et du développement, dans ce son dernier rapport national sur la mise en œuvre du plan d’action de la conférence internationale sur la population et le développement publié en 2012, observe un taux d’alphabétisation en 2008 de 73,3% en milieu urbain contre 50,3% en milieu rural. Soit une baisse par rapport au taux de  75% enregistré en 2000 en milieu urbain et une amélioration en milieu rural qui enregistrait 45% en 2000.

L’écart du taux d’alphabétisation entre les sexes est toujours aussi remarquable avec un taux d’alphabétisation beaucoup plus élevé chez les hommes comparés aux femmes avec 70,3% contre 54,4% en 2008, ce qui donne un écart significatif de 15,9 points.

Une situation expliquée dans le même rapport par la faiblesse des moyens attribués au programme d’alphabétisation, par l’insuffisance des ressources humaines qualifiées au niveau de la Direction chargée de l’alphabétisation et par l’instabilité de l’ancrage institutionnel de cette dernière.

dimanche 13 septembre 2015

La solution-problème du mariage secret «es-sirriya » en Mauritanie.


Largement pratiqué aujourd’hui dans la société maure, le mariage secret – ou es-siriya – était à l’origine une pratique exclusivement réservée à une certaine catégorie de femmes. Des femmes généralement âgées de plus de 35 ans, soient veuves ou répudiées et qui possèdent une réputation ou un statut social à préserver. Elles pouvaient ainsi épouser des hommes plus jeunes ou d’une autre caste moins noble que leur sienne, sans s’attirer l’opprobre de leur communauté.

Une couverture religieuse ou sociale ?

 Navaa Ould Khattri, aakad (celui qui accomplit l’acte traditionnel du mariage), constate que ce contrat social prend, aujourd’hui deux nouvelles formes principales : la première légale, remplit exactement les mêmes conditions que le mariage normal, excepté celle de la publication. C’est-à-dire que le tuteur de la mariée, le marié ou son représentant et les 2 témoins sont présents devant le aakad, la dot est fixée et le contrat rédigé. Seule différence, l’une des parties demande à l’assemblée la discrétion autour de ce contrat pour des convenances personnelles, à la fin de la rencontre.

«Soit, le mari est déjà marié, donc c’est un cas de polygamie, et c’est le cas le plus fréquent » explique le jeune aakad, «soit, le mari appartient à une autre tribu ou une autre communauté. Dans ces deux cas-là, le mari est généralement riche ou puissant – haut fonctionnaire ou notable- et les parents de la fille (généralement jeune) sont complices. »

«La seconde forme plus répandue du mariage secret est moins regardante sur les conditions légales » – poursuit Navaa – « elle se conclue généralement entre une femme chef de famille (répudiée ou veuve) et un homme libre ou déjà marié – ou entre deux jeunes amoureux. La formalité ici, se fait à la va-vite par le premier venu, sans témoins, ou à postériori pour régulariser une grossesse non désirée. »

Tout ceci se passe bien sûr, selon Ould Khattri, dans des formes contractuelles traditionnelles, sans aucune validation par l’Etat civil. C’est au moment des litiges autour des questions de paternité ou d’hérédité que les protagonistes pensent à régulariser leurs statuts civils.

Lui-même a vécu, au sein de sa famille et sur deux générations des problèmes de reconnaissance sociale et d’hérédité. Son père, fils de l’esclave de son grand-père guerrier, n’avait pas été reconnu par ce dernier de son vivant. Il a été privé de son nom et de son héritage durant toute sa vie. Ce n’est  que aujourd’hui, que les petits-fils ont eu droit à leur patronyme et leur héritage, après un long combat social et juridique.

Une solution aux frustrations générées par une société hypocrite.

« La société maure est une société hypocrite » s’insurge Fatma mint Elkory, militante pour les Droits de la Femme.  «Tout est apparence, aucune sincérité, aucune responsabilité. Nous ne sommes pas une société polygame aux yeux des autres, alors qu’ici tout le monde pratique la polygamie à travers le mariage secret. Pour résoudre les problèmes et frustrations générés par une société qui se dit religieuse, conformiste, ses membres pratiquent le mariage secret. »

Fatma explique que le laxisme dans les interprétation et pratiques religieuses, conduit quelque fois à des situations contraires aux valeurs et principes mêmes de la religion musulmane. Finalement la femme est traitée comme une marchandise, plutôt que comme partenaire sociale et le sens sacré de la famille se retrouve dépouillée par ces opérations mercantiles. Le mariage secret doit rester dans son champ d’applications initiales, c’est-à-dire un outil à usage limité pour garantir l’intégrité morale et sociale des membres de la société, en attendant l’évolution des mentalités.

« Autant, je trouve normal qu’une femme d’un certain âge pratique es-serriya, autant je trouve anormal et déplorable que les jeunes filles la choisissent comme solution à un mode de vie, qui frise la prostitution. » Conclut-elle.

Au nom de l’amour.

Mohamed, 48 ans, directeur d’une banque a été contraint, par amour, d’épouser la fille qu’il aimait au secret. Issu de la caste des forgerons, considérée comme inférieure à celle des guerriers, il ne pouvait prétendre à la main de sa dulcinée devant les hommes.

Malgré sa réussite sociale et sa fonction, il ne pouvait épouser que ses cousines, selon son témoignage. Il déclare que bien que la religion autorise ce mariage, il est inconcevable pour la famille de son amoureuse d’accepter cette union.

Une union qui n’a pas duré, car Mohamed vivait dans une terreur permanente de voir sa bien-aimée trahie et malmenée à cause de lui. Il était persuadé que si ses parents apprenaient leur mariage, ils allaient la tuer. Finalement, il a été contraint, par amour, de se séparer d’elle.

  Le mariage secret ne peut pas être une solution

Mariem, 51 ans, a pratiqué le mariage secret pendant prés d’une décennie. « J’ai pratiqué es-seriya pour ne pas finir prostituée, dit-elle, pour me préserver du haram (interdit religieux). Je ne voulais pas assumer les responsabilités du foyer et des enfants : je voulais rester libre ».

 Finalement, Mariem s’est sentie plus démunie et plus dans le « péché » qu’avant cette aventure. Le mariage, dit-elle, est un label, une position sociale, des droits et des devoirs. C’est aussi un comportement collectif. La famille ou l’entourage perçoit différemment une femme célibataire et femme mariée : la première est accessible pour tous et la seconde est entourée d’une aura sociale qui la protège, plus ou moins, des convoitises des hommes.

Aussi, elle explique, que financièrement, la générosité des hommes s’arrête après les premiers jours de noces. C’est la pression sociale qui fait que les hommes dans nos sociétés, remplissent certaines obligations matérielles, sans cette pression, ils se dérobent à leurs devoirs.


« Donc, déclare Mariem, es-seriya ne règle ni les problèmes financiers, ni les problèmes affectifs, car tout est éphémère. Passés les premiers moments, les problèmes ressurgissent pires qu’avant. »

Article publié par Dune Voices.

mardi 18 août 2015

Le verre de thé qui tue (ou les ravages de l’hépatite B).


NB : Ceci est un avant-papier réalisé dans le cadre d'une formation à distance réalisée par Afrique Innovation.



Boire le thé en Mauritanie est le geste anodin, qui commence tôt le matin dans un bureau, au coin d’une rue, ou devant magasin, chez n’importe quel citoyen lambda, pour finir tard chez un ami, un parent ou un voisin. Un geste répété en moyenne 15 fois la journée. Ce thé est servi dans de petits verres qui peuvent faire le tour d’une centaine de  personnes par jour, sans jamais passer par la case savon.

Or, parmi les hôtes qui voyagent sur le rebord de ces verres, on retrouve des petits passagers clandestins : les virus de l’hépatite B, l’une des pathologies les plus meurtrières de ce siècle.

Les autorités publiques inquiètes :

Le ministre mauritanien de la santé, déclare le 31 juillet 2015, que l’hépatite virale demeure un problème majeur de santé publique en Mauritanie. Le ministère de la santé, donnait en 2012 des chiffres de la progression de cette pathologie : le nombre de personnes atteintes, passait de 10 à 12% du nombre total de la population : 500.000 personnes sont malades dont 470.000  ne le savent pas encore , dont 3.500 personnes  meurent chaque année en Mauritanie.

 Des chiffres qui pourraient augmenter dans les prochaines années, vue le taux de prévalence estimé à 25%. Pourtant, le vaccin existe et fait partie du Programme National Élargi de Vaccination en vigueur depuis plus de dix années dans le pays.

L’hépatite B expliquée :

  • Une hépatite est une maladie du foie, qui peut être aiguë ou chronique, virale ou non. L'une de ses formes les plus répandue est l’hépatite B qui est une infection virale souvent mortelle. Elle peut aussi développer un cancer du foie ou une cirrhose.

  • Le virus de l'hépatite (VHB) se transmet par le sang, le sperme, les sécrétions vaginales et la salive. Le virus peut rester vivant 7 jours à l'air libre hors du corps humain. Il existe donc un risque de contamination en cas de rapports non protégés, de transfusion sanguine, de piqûre avec des seringues contaminées, de coupures involontaires, rasoirs, ciseaux, brosses à dents contaminés et partagés. 
  • A ce jour, les traitements de l'hépatite B sont rares et trop onéreux. Donc, la vaccination, la      prévention, le contrôle, le dépistage et la sensibilisation sont  presque les seuls outils de lutte contre cette pathologie. 
L'hépatite et les mauritaniens :

En Mauritanie, les modes de consommation du thé et des boissons locales (thé à la menthe et le zrig frais) sont autant de facteurs de transmission, à grande échelle, de la pathologie, en plus des autres modes de transmission classique.

La coutume veut que les hôtes soient accueillis, d'abord par une calebasse de la boisson locale zrig (du lait caillé, dilué et sucré), qui fera le tour des invités, suivie par l'incontournable cérémonial du thé, dont les verres feront 3 fois le tour des hôtes avant d'être lavés.

C'est généralement au cours d'un dépistage fortuit que le malade apprend son affection : soit lors d'une donation de sang à un proche (examen pré-transfusion de sang), soit lors de l'examen prénatal chez la femme enceinte ou lorsque les signes de la maladie sont visibles (la jaunisse par exemple).


La santé publique :

Le premier réflexe chez le malade localement, est le recours au traitement par la médecine traditionnelle, tellement les doutes sur l'efficacité du système de santé dans le pays sont partagés, comme sur la couverture vaccinale.

Ceci est visible sur tellement d'autres pathologies endémiques qui continuent leur recrudescence tel que la malaria, la fièvre jaune, le sida, la méningite, la typhoïde, la tuberculose, la poliomyélite, la rougeole.
   
Se soigner en Mauritanie :

Les malades mauritaniens remplissent, de plus en plus, les salles d’attente des hôpitaux publics et privés à Nouakchott, mais aussi à Dakar, à Casablanca, à Tunis. 1 mauritanien sur 2 est malade. 

Pollution, intoxication, trafic de médicaments, qualité des services locaux de santé, niveau d’éducation, gestion publique : lequel de ces facteurs est  finalement le coupable de notre état de santé. 

mercredi 12 août 2015

Les étudiants étrangers des mahadhra en Mauritanie: entre candidats au jihad et clandestins ?

Les mahadhra mauritaniennes – appelées jadis universités du désert-  définies aussi comme écoles coraniques traditionnelles - sont suspectées  d’alimenter les filières radicales, extrémistes régionales et internationales.

Abou Yahya Al-Libi, Bechir El-Magribi, Abou Bacir Al-Libi, Abou Seyaff El-Tounissi, Iyad Ag Ghali, Aaron Yoon, Ali Medlej, Xristos Katsiroubas, Maxime Hauchard (alias Abu Abdallah al Faransi), sont des noms qui ont défrayé la chronique.

Ils seraient venus en Mauritanie pour apprendre dans les mahadhra et leur évocation alimente l’hypothèse de la mosquée et de la mahadra mauritaniennes comme pépinières du jihadisme.

Or, ces mahadhra jouissent, depuis plus de 800 ans, d’une solide réputation d’écoles coraniques et l’équivalent d’universités des sciences islamiques. Elles ont formé d’éminents savants (oulémas) reconnus dans la sous-région et même hors du continent pour leur comportement et leur savoir.

« L’enseignement des mahadhra, particulièrement recherché pour son accessibilité, sa richesse, sa diversité, est demeuré fidèle aux mêmes curricula qu’elle a toujours dispensé selon les mêmes pratiques » explique Mohamed Fall Ould BAH, chercheur et directeur du CEROS – Centre d’études et de recherches sur l’Ouest saharien.

(Insérer audio de Mohamed Fall Ould Bah qui donne une explication technique, en Français, du contenu des curricula enseignés dans les mahadras.  Ref. 1 – Audio – Mahadrah – Mimi)

Selon lui, le problème ne se poserait pas, en terme de contenu de l’enseignement religieux transmis au sein des mahadhra mauritaniennes - mais plutôt en terme de débouchées et de perspectives professionnelles pour ses sortants. Des sortants qui viendraient grossir les rangs des jeunes marginaux en mal de reconnaissance et d’avenir. Conclut-il.

Les universités du désert : un tremplin aux recruteurs jihadistes ?

 « Non, on ne peut pas incriminer le contenu de l’enseignement traditionnel » dit Mohamed Mahmoud Ould Aboulmaali, écrivain-journaliste, spécialiste des groupes armées au Sahara.  « Mais », ajoute-t-il « la configuration des mahadhra et leur mode de vie particulier, en font une source idéale d’infiltration pour l’endoctrinement des jeunes (…) Les groupes extrémistes du Maghreb envoyaient leurs recruteurs dans les mahadhra mauritaniennes pour enrôler des candidats au jihad ».

Selon Ould Aboulmaali, Abou Yahya Al-Libi, l’un des chefs charismatiques d’Al-Qaida serait venu en Mauritanie à la fin des années 80, pour apprendre les connaissances qui l’aideraient à construire son discours religieux. Il s’est, alors, rendu compte de l’absence de vigilance des cheikhs (les maîtres enseignants) des mahadhra, et de l’accessibilité des étudiants. Et c’est à partir de ce moment-là que les infiltrations de discours extrémistes, via des cassettes de Ben Laden ou des brochures, ont commencé dans les mahadhra.

Et les mahadhra des villes, sont-elles à l’abri des infiltrations ?

Depuis le milieu des années 2000, l’infiltration des mahadhra rurales est devenue plus complexe, grâce au système sécuritaire mis en place par les autorités mauritaniennes. Mais la ville, à travers ses mosquées et mahadhra pléthoriques, offre encore des espaces opératoires potentiels surtout auprès des communautés fragilisées.

Ould Aboulmaali est convaincu que, par exemple, les étudiants sub-sahariens, motivés pour l’apprentissage religieux, constitue une cible parfaite pour les enrôleurs. Ils sont, généralement, peu outillés pour discerner entre le bon et le mauvais discours, souvent isolés et donc très influençables. Le risque est d’autant plus élevé s’ils sont dans une situation de précarité matérielle. 
Or il y aurait un quart d’étrangers sur les 163.912 étudiants recensés dans les 1.836 mahadhra en Mauritanie. (source : Direction des Statistiques et de la Programmation du Ministère de l’Orientation Islamique, chiffres 2012). La plupart de ces étrangers viendraient de la sous-région, et souvent en groupe, à travers des filières traditionnelles de talibés (appellation traditionnelle d’étudiants).

Le récit de l’étudiant gambien Ismaïl, illustre bien ce cas de figure.  

« J’avais 10 ans lorsque mon père, me confiait en 1992, à une mission de l’institut Ibn Abbas de Nouakchott » dit-il. « Cette mission visitait les mosquées en Gambie, proposant de prendre en charge leurs enfants désireux d’apprendre le coran. Mon père, qui est imam, connaissait de réputation les mahadhra mauritaniennes et voulait que j’apprenne le Coran. »
Ismaïl rejoint alors un groupe de 40 enfants, dont le plus âgé n’a que 14 ans. Leurs familles n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école, car en Gambie l’enseignement est payant.
Ismaïl se souvient encore très bien de la mahadhra a-Taqwa qui l’avait accueilli pendant près de vingt ans et de son tuteur, le Faqih Mohamed Fadel Ould Mohamed Lemine. Il en parle avec beaucoup de nostalgie. 

(Insèrer audio 2 – Récit Ismail – Mimi) qui relate son expérience personnelle.

Située en plein cœur de Tevragh Zeina, un quartier résidentiel chic de Nouakchott, la mahadhra d’a-Taqwa accueille en permanence des étudiants étrangers. En plus de l’enseignement, elle leur offre le gîte et le couvert dans un cadre sécurisant.

Mais, la mahadhra d’a-Taqwa ferme ses portes en 2011 et les étudiants gambiens qui s’y trouvaient, sont dans la rue. Ils squattent une maison abandonnée, située à coté, et s’en servent  comme abri beaucoup plus que de domicile.

Depuis ce jour, ils continuent à y accueillir leurs compatriotes, à apprendre, mais aussi à enseigner le Coran à leurs cadets (mauritaniens et étrangers) comme le faisait la mahadhra d’a-Taqwa.

Aujourd’hui, sans aucune ressource, ces étudiants clandestins, vivent dans le dénuement le plus total. Leur abri insalubre, qui leur sert d’école et de dortoir, ne possède aucune commodité : ni eau potable, ni électricité, ni sanitaires …

(Insérer 3 - Diaporama photos mahadhra Mimi : elles illustrent l’état du dénuement. & 4 – vidéo vidéo Mahadhra : elle illustre l’état de clandestinité de cette communauté.

Ismaïl qui repart dans son pays après une longue d’absence, s’inquiète sur le sort de ses compatriotes qui resteront après lui. Il veut rentrer, car dans son pays, beaucoup de jeunes enfants tout aussi démunis, l’attendent pour apprendre. Il espère ouvrir une mahadhra comme celle qu’il a connu en Mauritanie et pour se faire n’hésite pas à solliciter l’appui de tous ceux qui veulent bien l’aider.

Les universités du désert en voie de disparition ?

Infiltrations d’idéologies étrangères, mutations sociales, commerce religieux, concurrence anarchique …
Que deviendra la  mahadhra traditionnelle, avec ses valeurs d’altruisme, de partage, de générosité, avec son enseignement vénérable qu’elle diffusait, face à toutes ces incursions et turbulences ?

Parviendra-t-elle à survivre et à sauvegarder son riche patrimoine universel dans le monde tourmenté d’aujourd’hui ?  

Publié dans le magazine Dune Voices :
http://dune-voices.info/articles/90/etudiants-%C3%A9trangers-des-mahadhra-en-mauritanie-entre-candidats-au-djihad-et-clandestins.html

Les produits dépigmentants (khayssal) dans le trousseau de la mariée maure


A l’origine, le khayssal (mot Wolof donné aux produits dépigmentants) était utilisé par les personnes très pigmentées pour s’éclaircir le teint. Aujourd’hui, le phénomène gagne en ampleur et le khayssal  est utilisé, en plus, par celles qui ont déjà la peau claire pour devenir encore plus claire. Pire, cette pratique qui était du domaine du privé et du tabou, envahit des espaces publics, jusqu’à entrer dans les pratiques sociales traditionnelles.

« Pour être belle il faut souffrir »

« Cet adage prend toute sa dimension, lorsque », explique le Docteur Ahmed Ould Hedda, dermatologue, « l’on voit la souffrance des victimes de la « Qounboule », une bombe chimique  appliquée sous forme de crème sur la peau. Les veilles de mariage, on fait ingurgiter à la mariée, une mixture de plusieurs produits à base de corticoïdes, pour obtenir une dépigmentation accélérée. Cette pratique a un effet explosif - d’où le nom - sur l’état général de santé de la victime, car aucun organe n’est épargné. Ces ravages catastrophiques vont de l’atrophie de la peau, qui conduit à un vieillissement prématuré, à des formes d’acné, furoncles, dermatoses, jusqu’aux effets systémiques tels que l’hypertension, le diabète, l’insuffisance rénale (qui conduit à une baisse de l’immunité), ostéoporose (faiblesse des os). Le phénomène s’est propagé dans toutes les communautés, essentiellement chez les filles entre 18 et 45 ans. »

Lala, qui est praticienne traditionnelle, spécialisée dans les soins de beauté surtout chez les mariées, raconte le traumatisme qu’elle a subit le jour où elle épilait une dame à la cire : « je n’avais pas encore l’habitude de voir des peaux dépigmentées. J’étais en train d’appliquer la cire sur la cheville de ma cliente, lorsqu’une partie de la peau s’arracha. Je me suis retrouvée avec un pied sans peau, tout sanglant. Une image horrible qui m’a empêché de travailler pendant des mois. Depuis, ce jour, je suis vigilante : dès que je vois une peau translucide ou acnéique, je refuse d’appliquer la cire ou le henné ».

Selon Lala, il est quasi impossible d’appliquer le scotch qui sert de pochoir aux dessins artistiques du henné, sur une peau dépigmentée. « Je risque de l’arracher », dit-elle « au moment de l’enlever.  Le pire, c’est lorsque les mariées soumises à la bombe (Qounboula), reviennent du hammam - qui est l’étape ultime de la mise en beauté - elles sont dans un état de souffrance extrême : l’effet de la chaleur du hammam sur la peau traitée chimiquement, agit comme un détonateur en brulant la peau. J’ai vu les familles improviser un lit de melhafa (habit traditionnel des femmes) rempli de glaçons, sur lequel on allonge la mariée pour calmer ses brûlures ».

Des pratiques naturelles en voie de disparition.

« Je suis choquée par ces nouvelles pratiques, qui sont en train de remplacer nos vieilles bonnes traditions saines. C’est scandaleux, il faut faire quelque chose ! » S’insurge Lala.  Il était de coutume d’enfermer la mariée dans ses quartiers, juste après la demande officielle en mariage (ou khoutba) et ce jusqu’à la nuit de noces, pour une opération « Beauté ». Elle était prise en charge, durant cette période, par les amies de sa mère, de ses tantes, qui lui imposaient tout un programme diététique et cosmétique pour l’embellir : des céréales, du lait, des dattes comme alimentation et des massages aux huiles végétales (olive, karité, argan, coco, baobab) et au henné. »

« Aujourd’hui, elles ont remplacé ces produits naturels et pas chers, par des produits chimiques dangereux et très couteux. Elles sont pressées et ignorantes, et donc elles choisissent la facilité, même si c’est dangereux. Le drame aussi, c’est que l’on pense que l’on ne peut plus décrocher des produits chimiques, à cause de la difficulté de sevrage, et donc on se condamne pour la vie ». Conclut-elle.

« J’ai arrêté parce que j’étais devenue plus vilaine qu’avant… »

Mariem, 31 ans, avait commencé à utiliser les produits dépigmentant à l’âge de 27 ans. Elle voulait être plus belle et rêvait de porter de belles tenues. Mais très tôt elle s’est rendue compte qu’elle était en train de perdre sa peau, sa santé et ses économies. « J’étais obligée de me cacher tout le corps, j’avais honte, je ne pouvais plus sortir, je ne supportais plus aucun regard » confie-t-elle. « De plus, je dépensais plus de 8.000 UM par mois pour acheter un lait et un tube, que je devais mélanger en plus du savon. Un budget que je ne pouvais pas toujours obtenir. »

Aujourd’hui, sa peau est redevenue normale et elle se sent soulagée d’avoir échappé à cette « mort lente », comme elle dit.

Comprendre et soigner.

Mme Yaye Ndaw Coulibaly, docteur en Pharmacie et sénatrice, était en 2004 inspectrice des pharmacies au sein de l’inspection Générale de Santé. A l’époque, elle organisait des opérations « coups de poing» pour enlever les produits dépigmentants des commerces, pour sensibiliser sur le danger de ces produits. Mais cela ne suffit pas. « On a vu au Sénégal, que l’utilisation de ces produits est interdite et ici, rien n’est fait pour contrôler sa propagation. » dit-elle. « Un comble, lorsque l’on sait que c’est de là-bas, que nous avons hérité cette pratique ».  


«Nous voyons que le phénomène prend de l’ampleur », constate Dr Hedda, « et ce malgré toutes les prises de consciences, malgré toutes les campagnes menées. Il ne faut pas oublier aussi que la nature humaine fait que l’on n’est jamais satisfait de son état : les blancs veulent bronzer, les noirs veulent blanchir, etc. La couleur de la peau est aussi un symbole d’appartenance sociale. Mais, le phénomène qui est un problème de santé publique, demeure un problème fondamental d’éducation.»

Article publié dans le magazine Dune Voices : 
 http://dune-voices.info/articles/251/les-produits-d%C3%A9pigmentants-khayssal-dans-le-trousseau-de-la-mari%C3%A9e-maure.html